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La revanche des Kurdes en Irak

Erbil. Cette ville respire la confiance en l'avenir. Les 4 × 4 y paraissent plus gros qu'ailleurs. Les chantiers de construction, omniprésents, une déclaration d'optimisme. Incontournables symboles de la richesse naissante, les centres commerciaux – les « Malls » – menacent le bazar.

Les universités ont des façades en verre, les hôtels internationaux des patios en marbre. Le ciel bas, le temps gris, la pluie et la boue d'inexistants trottoirs n'y font rien : Erbil, la capitale de la région autonome kurde d'Irak, a le moral au sommet.

D'ici à Noël, le Kurdistan d'Irak exportera son pétrole directement vers la Turquie. Sans demander l'aval du gouvernement fédéral à Bagdad, qui râle mais n'y peut pas grand-chose. Depuis pas mal de temps déjà, une noria de camions-citernes turcs achemine le pétrole kurde vers la Turquie. Mais, cette fois, le gouvernement régional du Kurdistan (le KRG) a « son » oléoduc, qui court d'un champ pétrolifère du sud d'Erbil à la ville d'Habur sur la frontière turque. Ankara et Erbil ont conclu un accord d'approvisionnement à long terme – et s'en félicitent. Bagdad grogne. Indépendance énergétique kurde, prémices de l'indépendance politique ?

Netchirvan Barzani est trop intelligent pour s'aventurer sur ce terrain-là. A 48 ans, le premier ministre du KRG est l'un des hommes du miracle kurde. Il reçoit dans un mini-palais, sorte de Trianon local, à la sortie de la ville. Costume sombre, silhouette haute, charme à revendre et anglais parfait, il raconte : « Au début des années 2000, nous ne savions pas ce que nous avions dans le sous-sol. Personne ne pariait sur nous. Seules des petites compagnies pétrolières se sont risquées à venir dans la région autonome. »

Les autres attendaient que le Parlement fédéral, à Bagdad, vote une loi sur la redistribution de la rente pétrolière entre régions irakiennes. Née du renversement du régime de Saddam Hussein en 2003, la Constitution de 2005 fait de l'Irak un Etat fédéral – sous protection aérienne américaine depuis 2001, la partie kurde du pays, au nord-est, était déjà, de facto, autonome. Mais en huit ans, la majorité au pouvoir à Bagdad, détenue par les Arabes chiites, a été incapable de faire voter cette loi sur la répartition des revenus du pétrole.

PIED DE NEZ

« Nous ne pouvions plus attendre. En août 2007, le KRG a fait voter sa propre loi sur l'exploitation de nos ressources pétrolières, poursuit le premier ministre. Les premiers forages étaient concluants. Aujourd'hui, tous les grands noms du secteur sont là : Exxon, Mobil, Total, Chevron, Gazprom. » La région autonome est assise sur un joli pactole : « Des réserves de l'ordre de 45 milliards de barils et de 3 000 à 6 000 milliards de mètres cubes de gaz. »

Ces chiffres représentent plus encore. Ils sont une revanche de l'histoire, un pied de nez adressé à Bagdad, une forme de réparation pour les 6 millions de Kurdes irakiens. Cette terre passait pour la plus pauvre du pays. Elle a connu un quart de siècle de guerres, de massacres et de tortures, face à un pouvoir central arabe qui n'entendait rien céder aux Kurdes. Elle a traversé à la fin des années 1990 une guerre fratricide entre les deux partis qui dominent la vie politique locale : le Parti démocratique (PDK) et l'Union patriotique (UPK).

Les Kurdes ont appris de l'histoire. Toute la région – Bagdad, Téhéran, Ankara, enfin ceux qui traditionnellement ne leur veulent pas de bien – pariait sur leur incapacité à s'auto-administrer. Erreur magistrale. En une douzaine d'années, hydrocarbures aidant, les Kurdes d'Irak ont bâti leur autonomie. Ils ont leur armée, leur police, leur service de renseignements, leurs aéroports internationaux, leur diplomatie. Dans un Proche-Orient en pleine tourmente, dans un Irak arabe plongé dans une guerre religieuse sans fin, les Kurdes fournissent une denrée rare : la sécurité, qui attire un nombre sans cesse croissant de sociétés étrangères.

Ce réveil kurde n'eût pas été possible, ou pas si vite, sans la complicité, plutôt inattendue, de la superpuissance régionale : la Turquie. Longtemps, elle s'est opposée à l'expérience du KRG. Elle redoutait l'effet de contagion sur ses propres Kurdes (de 15 à 20 millions de personnes). Une partie de l'armée turque campait aux portes du Kurdistan d'Irak.

Il a fallu la rencontre de deux intelligences politiques, celle de Netchirvan Barzani et celle du premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, pour sortir d'une situation stérile. Faute de pouvoir supprimer l'expérience du KRG, Erdogan a décidé de l'embrasser. La Turquie avait besoin de pétrole.« Elle a été le premier pays à manifester son intérêt pour nos ressources », dit Netchirvan Barzani, qui a « développé un lien de confiance très personnel » avec Erdogan. La Turquie est devenue le premier partenaire économique de la région autonome.

Barzani a aussi noué « de très bonnes relations avec Téhéran ». L'Iran apprécie qu'Erbil adopte une position de relative neutralité dans la tragédie syrienne. Le KRG considère que son principal ennemi est aujourd'hui l'extrémisme sunnite. VRP très diplomate de la région autonome kurde, Barzani réussit cette performance : zéro conflit avec des voisins qui, ayant tous une forte minorité kurde, ont tous des raisons de se méfier d'une expérience autonomiste réussie.

Reste Bagdad, qui dénie au KRG le droit d'exporter directement du pétrole « irakien ». Protestation formelle, dit-on à Erbil, où l'on juge que le gouvernement central finira par accepter la nouvelle réalité. « Je suis confiant. Nous sommes prêts à un accord sur un pourcentage de restitution au gouvernement central, s'il veut bien cesser de vouloir tout contrôler. Cela pourrait être une situation gagnant-gagnant », assure le premier ministre. C'est dit sur le ton de l'évidence, posément, sans arrogance. Guerriers, les Kurdes s'initient à la politique. Avec bonheur.

Par Alain Frachon, Le Monde, Décembre 2013

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