Fil d’actualité ➤ "L’EPHE et la province autonome du Kurdistan irakien : naissance d’une école d’archéologie islamique face à Daech" par le Magazine de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes

mis à jour le Vendredi 22 juin 2018 à 15h19

 

Séance d’ouverture du colloque « Trésors monétaires et histoire », Université Salâh al-Dîn, Irbil, 25 avril 2017 © Nariman Khana Rahim

 

 

L’EPHE et la province autonome du Kurdistan irakien : naissance d’une école d’archéologie islamique
face à Daech


Une des missions les plus exaltantes confiée à l’EPHE au début des années 2010, au moment où le Proche-Orient entrait dans une phase particulièrement troublée de son histoire avec le printemps arabe bientôt suivi de l’émergence de l’État islamique, a été de contribuer à la naissance d’une école d’archéologie islamique dans la province autonome du Kurdistan irakien en formant une génération de jeunes chercheurs kurdes.

 

Avant l’arrivée de ces étudiants à l’EPHE, l’école archéologique kurde, qui avait vu le jour avec la création en 1999 du département d’archéologie de l’Université Salâh al-Dîn d’Irbil, était d’abord constituée de spécialistes de la Mésopotamie ancienne. Les premiers enseignants de ce département avaient été formés à Bagdad, puis dans les universités arabes (Damas, Le Caire) et françaises à partir de 2001 (Paris I, Lille et Lyon 2).


Avec la révolution arabe de 2011 et la fermeture de tous les chantiers archéologiques de Syrie, la province autonome du Kurdistan a vu arriver nombre de missions archéologiques étrangères. L’ouverture de nouveaux chantiers et la pénurie d’un personnel scientifique de haut niveau susceptible d’accueillir et d’encadrer ces missions ont entraîné l’envoi en France d’une nouvelle génération de boursiers et pour la première fois d’étudiants souhaitant se spécialiser en archéologie islamique. L’Ecole pratique des hautes études a reçu ainsi en 2012 son premier étudiant de la province autonome, le numismate Hawkar Ahmed Abdullrahman, bientôt suivi par quatre autres étudiants, tandis que l’Ecole obtenait une bourse de master de la région « Île de France » pour un sixième étudiant kurde travaillant au musée de Sulaymâniyya, le principal musée de la province. Tous avaient reçu une bourse pour se spécialiser en archéologie islamique avec pour objectif de couvrir tous les champs de la discipline (archéologie de terrain, étude du bâti, numismatique, épigraphie) afin de constituer une équipe pédagogique cohérente à leur retour au Kurdistan.


Si la prise de Mossoul, le 10 juin 2014 et l’entrée en guerre de la province autonome du Kurdistan, directement menacée dans son existence par Daech, a entraîné l’arrêt, pour des raisons financières, de la délivrance de bourses d’études internationales, la collaboration avec l’EPHE s’est poursuivie à travers l’organisation de manifestations scientifiques, notamment un cycle de journées d’études sur la numismatique médiévale. La première journée s’est tenue à la Fondation Hugot du Collège de France le 6 avril 2016 et avait pour thème « Monnaies et échanges monétaires au Moyen Âge : confrontation des témoignages numismatiques avec les sources textuelles » tandis que la seconde s’est déroulée à l’Université Salâh al-Dîn d’Irbil, les 4 et 5 avril 2017, sur le thème « Trésors monétaires et histoire : le cas du Proche-Orient médiéval ». Le comité d’organisation de ce colloque à l’Université d’Irbil qui comprenait un ancien élève de l’EPHE a souhaité donner un éclat particulier et un caractère solennel à cette manifestation en invitant, autour de trois représentants de l’Ecole, l’ensemble des acteurs de l’archéologie du Kurdistan et d’éminents numismates enseignant dans les Universités du Proche-Orient et du Maghreb.


Ces échanges universitaires et scientifiques ont abouti à la signature d’accords de coopération, tout d’abord, le 25 avril 2017, avec le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique du gouvernement régional du Kurdistan et ensuite, le 20 juin 2017, avec l’Université Salâh al-Dîn d’Irbil.


Le fait le plus marquant de cette coopération reste cependant la mission réalisée par un étudiant kurde de l’EPHE, Nariman Khana Rahim, à Mossoul le 24 avril et le 4 mai 2014, soit un peu plus d’un mois avant la prise de la ville par Daech le 10 juin. Cette mission conduite dans le cadre d’un travail de recherche avait pour but d’effectuer la couverture photographique et le relevé de monuments islamiques datant de la période médiévale et plus particulièrement les tombeaux de prophètes (Jonas, Seth, Daniel) et la mosquée al-Nourî, édifices emblématiques qui témoignaient de l’âge d’or de la ville durant la période de l’atabegat zankide (Ve/XIIe-VIe/XIIIe siècles).


Le tombeau de Jonas fut le premier édifice détruit par Daech, le 24 juillet 2014 tandis que la mosquée al-Nourî – où Abû Bakr al-Baghdâdî a fait sa seule apparition publique le 5 juillet 2014 quelques jours après la proclamation du califat – fut l’un des derniers, le 21 juin 2017, quelques jours avant la libération de Mossoul. Le millier de photos de ces deux bâtiments prises par Nariman Khanan Rahim et les relevés archéologiques effectués sur place constituent les derniers témoignages exhaustifs conservés de ces édifices et une documentation unique sur ces monuments qui sera fondamentale au moment de leur reconstitution en 3D ou de leur hypothétique restauration.

 

Minaret de la mosquée al-Nourî (Mossoul, mai 2014) © Nariman Khana Rahim

 

La mosquée al-Nourî

La mosquée al-Nourî tire son nom du prince zankide d’Alep et de Damas, Nūr al-Dīn b. Zankî (m. 1174). Sa construction est survenue dans le contexte de la succession du frère de ce prince et atabeg de Mossoul, Quṭb al-Dīn (m. 1170). Fort de sa position d’oncle au sein de la famille zankide, Nūr al-Dīn entendait avoir un droit de regard dans la querelle successorale entre ses deux neveux afin de préserver ses intérêts. Après avoir assiégé Mossoul, Nūr al-Dīn entra dans la ville le 22 janvier 1171.


Il ordonna alors de construire cette nouvelle mosquée, choisissant lui-même comme emplacement un vaste terrain en plein coeur de la ville. Son acquisition respecta la légalité islamique, et les maisons et boutiques adjacentes au terrain furent également rachetées à bon prix auprès de leurs propriétaires. Nūr al-Dīn la dota des revenus d’un village de Mossoul pour pourvoir à son entretien. Le montant des travaux s’éleva à 60 000 dinars. Il visita la mosquée achevée, y pria, fit une aumône considérable, et y nomma un prédicateur et un muezzin. Autant de gestes qui lui permettaient de s’afficher comme un prince musulman pieux et de se faire apprécier des Mossouliotes. Cette mosquée est un exemple parmi d’autres de la politique impériale de Nūr al-Dīn, qui se signale par l’édification de mosquées et madrasas dans plusieurs villes de Haute Mésopotamie dans le but d’y affirmer son autorité.


La domination nouride à Mossoul fut aussi matérialisée dans le paysage urbain par l’érection d’un minaret de 60 mètres de hauteur, le plus haut d’Irak, dans l’angle nord-est de la cour de la mosquée. À la suite de tremblements de terre, il s’inclina au fil des siècles, devenant ainsi l’emblème de la ville. Il fut construit en briques, sur une base cubique, surmontée d’une colonne d’environ 45 mètres de hauteur, elle-même coiffée d’une petite coupole. Bien qu’il ne porte aucune inscription, il s’agit d’une construction symbolique ostentatoire réaffirmant l’islam sunnite dans un environnement très chrétien.